Victoires, lacunes et voie à suivre pour les politiques d'alimentation saine dans la Caraïbe
AVEC L'AUTORISATION DE LA HEALTHY CARIBBEAN COALITION
À l'approche du 20e anniversaire de la déclaration de Port-of-Spain de la CARICOM de 2007 sur les maladies non transmissibles (MNT), les progrès en matière de prévention et de contrôle de ces pathologies restent lents. Seuls trois pays des Caraïbes (Antigua-et-Barbuda, la Barbade et la Grenade) étaient en bonne voie pour atteindre les objectifs 2025 relatifs aux MNT parmi les États membres de l'OPS. Plusieurs autres, dont les Bahamas, le Belize, la Dominique, le Guyana et Saint-Kitts-et-Nevis, auraient pu atteindre ces objectifs grâce à une action accélérée.
La Healthy Caribbean Coalition (HCC), l'Organisation panaméricaine de la santé (OPS), l'Agence caribéenne de santé publique (CARPHA) et la Commission de l'Organisation des États de la Caraïbe orientale (OECO) ont coorganisé un webinaire le 7 mai 2026. L'objectif était de dresser un bilan des avancées des politiques d'alimentation saine dans la région et plus largement en Amérique latine, des démarches guidées par les « Meilleurs achats » (Best Buys) de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et le plan d'action en 6 points de la CARPHA.
La Dre Gloria Giraldo, conseillère pour les MNT et la santé mentale au bureau de coordination du programme sous-régional de la Caraïbe de l'OPS, a reconnu l'impact des maladies liées à l'alimentation sur les systèmes de santé, les individus et le développement national à travers les Caraïbes. Elle a souligné les défis intersectoriels posés par le commerce, l'insécurité alimentaire et la vulnérabilité climatique. Rappelant que les environnements sains sont façonnés par les politiques publiques, le leadership et l'action collective, elle a noté la dynamique croissante dans les Caraïbes pour faire face à l'épidémie de MNT, en faisant référence à l'initiative de l'OPS « Better Care for NCDs » (De meilleurs soins pour les MNT). La Dre Giraldo a établi un lien clair entre la prolifération des MNT et les déterminants commerciaux de la santé (CDoH), qui engendrent des pressions complexes et des intérêts économiques divergents.
La Dre Heather Armstrong, chef du département des maladies chroniques et des traumatismes à la CARPHA, a abondé dans le même sens, réaffirmant que « la mise en œuvre et l'application des politiques continuent d'être lentes et inégales dans toute la région ». Elle a toutefois exhorté les organisations partenaires et les participants au webinaire à redoubler d'efforts pour protéger les enfants du marketing des aliments malsains, tout en mesurant l'impact des mesures et en restant redevables de leurs résultats.
Mme Sisera Simon, responsable de la division humaine et sociale de la Commission de l'OECO, a réaffirmé l'engagement de l'OECO à créer un environnement plus sain pour les populations de la Caraïbe. Elle a indiqué qu'une récente enquête menée auprès de 67 000 enfants de la région a mis en lumière des besoins critiques en matière d'alimentation scolaire. Les données ont révélé que 85 % des élèves de la maternelle au cours préparatoire (Grade 2), 81 % des élèves du cours élémentaire au cours moyen (Grade 3 to 6) et 35 % des élèves du secondaire (Form 4 to 5) ont déclaré arriver à l'école sans avoir pris de repas essentiel. Elle a partagé que « nos enfants expriment un désir pour des choix plus sains et plus nutritifs, mais cela nécessite une approche globale à l'échelle de l'école et de la société ».
Après cette séance d'ouverture dynamique, la Dre Giraldo a présenté les données du NCD Progress Monitor, identifiant les principales MNT qui demeurent les premières causes de mortalité dans les Caraïbes. Elle a partagé un aperçu du portail Enlace de l'OPS, qui centralise les données sur les MNT pour les Amériques aux niveaux régional et local. Elle a démontré comment les aliments transformés hypercaloriques, riches en graisses, en sucre et en sel, associés à une faible consommation de fruits et légumes, entraînent une mortalité prématurée chez les populations de notre région, un taux particulièrement élevé dans les Caraïbes anglophones. Elle a également présenté le Cadre mondial de suivi des MNT, qui évalue la mise en œuvre du plan d'action pour la prévention et le contrôle de ces maladies à travers le suivi de neuf (9) cibles mondiales volontaires. La Dre Giraldo a souligné que l'étiquetage d'avertissement sur le devant des emballages et les graisses trans produites industriellement, entre autres, requièrent une attention urgente. Elle a salué le travail accompli sur les politiques de nutrition scolaire dans certains pays de la région.
Le Dr Mauricio Toro, représentant élu au Congrès de la Colombie et l'un des principaux auteurs et moteurs de la loi colombienne sur l'étiquetage de la malbouffe (qui impose des avertissements frontaux clairs et simples sur les aliments ultra-transformés), s'est exprimé sans détours. Il a affirmé que « les preuves scientifiques sont indispensables, mais elles ne suffisent pas à elles seules à mobiliser la volonté politique ». Il a partagé que la société civile avait été un pilier fondamental pour faire progresser les projets de loi sur la santé en Colombie. Il a également souligné que des récits publics simples et clairs permettent de faire avancer le débat autour des MNT, notamment en exposant les coûts pour la santé publique face à la résistance de l'industrie, ce qui a par ailleurs incité le secteur agroalimentaire à développer de nouveaux produits plus sains.
Mme Kaj Archer, chef d'équipe de la Commission nationale des maladies non transmissibles au ministère de la Santé et du Bien-être des Bahamas, a présenté plusieurs interventions du gouvernement bahamien pour lever les obstacles économiques. Ces mesures incluent la suppression de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) sur les aliments non transformés, y compris les fruits et légumes frais, l'introduction de la loi sur la promotion de la santé et du bien-être (Health Promotion and Wellness Act), ainsi que le programme national de petit-déjeuner scolaire qui fournit un repas sain à 20 000 enfants des écoles publiques maternelles et primaires.
La Dre Miriam Alvarado, chercheuse associée, a analysé les progrès, les impacts et les leçons tirées à l'échelle régionale concernant les taxes sur les boissons sucrées. Elle a noté que l'Amérique latine et la Caraïbe affichent des niveaux de consommation de boissons sucrées extrêmement élevés, bien supérieurs à la moyenne mondiale. Elle a encouragé les pays à mettre en œuvre ces taxes et à utiliser les revenus générés pour soutenir les programmes de promotion de la santé.
Du point de vue du leadership régional, le Dr Christopher Tufton, ministre de la Santé et du Bien-être de la Jamaïque, a ajouté que la stratégie globale du gouvernement pour réduire le fardeau des MNT intègre une taxe de consommation spéciale (SCT). Il a lancé une mise en garde : « La consommation excessive de boissons sucrées est un défi de taille. Nous encourageons les consommateurs à faire des choix plus sains et les fabricants à réduire la teneur en sucre de leurs produits ». Il a présenté des arguments solides pour justifier l'application de cette taxe en Jamaïque, malgré l'opposition des industriels, soulignant que « les populations à faible revenu sont actuellement les plus touchées par la consommation de boissons sucrées, ce qui s'ensuit par la maladie ». Le Dr Tufton a partagé les prochaines étapes, notamment la création d'un nouveau groupe de travail chargé d'examiner les sirops et les poudres de boissons prêtes à diluer, y compris les jus en sachet (bag juice). Il a salué le travail continu de son ministère avec tous les partenaires, notamment la Heart Foundation of Jamaica (HFJ), dans l'espoir de normaliser la sensibilisation aux effets néfastes d'un excès de sucre et à l'urgence de ces ajustements.
Les participants ont ensuite été invités à partager les initiatives de santé positives menées dans leurs pays respectifs. Les efforts ciblés sur les politiques de nutrition scolaire ont été présentés par Mme Nicole Elliott (ministère de la Transformation éducative, Barbade), le Dr Timar Stephenson (ministère de l'Éducation, des Compétences et de l'Information, Jamaïque) et le Dr Lawrence Jaisingh (ministère de la Santé, Trinité-et-Tobago). Ils ont fait état de fabricants reformulant leurs produits pour se conformer aux normes nutritionnelles, de collaborations avec les vendeurs pour des achats groupés, des tournées « Cool School Tours » (menées par les jeunes de la HSFB et la Barbados Childhood Obesity Prevention Coalition), de l'agriculture sous serre ainsi que d'un travail collectif avec plusieurs ministères, notamment celui de l'Agriculture.
Mme Maisha Hutton, directrice exécutive de la HCC, a présenté un aperçu des impacts des déterminants commerciaux de la santé (CDoH) sur les MNT et la santé mentale. Elle a averti que si ces déterminants ne sont pas encadrés, ils peuvent saper les avancées obtenues dans l'élaboration des politiques publiques. Elle a également partagé les outils et les feuilles de route de la HCC conçus pour aider à gérer les conflits d'intérêts dans l'espace décisionnel public.
Le webinaire s'est conclu par une table ronde modérée par Mme Sheena Warner-Edwards, responsable de la communication à la HCC, visant à explorer des recommandations exploitables pour accélérer les progrès politiques, notamment grâce à l'application d'approches de recherche innovantes.
Mme Jenée Farrell, chargée de projet et représentante des jeunes à la HCC, a insisté sur l'importance de renforcer l'engagement significatif des jeunes et des personnes vivant avec des MNT dans l'élaboration des politiques. Elle a mis en avant les efforts continus de la HCC pour soutenir une prise de décision plus inclusive grâce au développement de directives régionales et d'initiatives de renforcement des capacités.
La Dre Suzanne Soares Wynter, nutritionniste clinicienne au Caribbean Institute for Health Research (CAIHR), a partagé : « Nous vivons une transformation majeure de notre espace alimentaire. Nous avons besoin de données actualisées avec des méthodes standardisées pour permettre des comparaisons à l'échelle de la région ».
Mme Lisa Brathwaite-Graham, administratrice des services médicaux et de santé à la Insurance Corporation of Barbados Limited (ICBL), a rappelé : « Les enfants ne prennent pas de décisions de manière isolée : leur environnement façonne leur comportement », ce qui reflète l'engagement de son organisation à encourager l'activité physique chez les jeunes.
Mme Abigail Caleb, responsable technique principale pour la sécurité alimentaire et la nutrition à la CARPHA, a lancé un appel passionné aux parties prenantes pour qu'elles exploitent le plan d'action en 6 points de la CARPHA et les recommandations techniques pour le développement de normes nutritionnelles dans les écoles, ainsi que les réseaux tels que le HCC School Policy Network. Elle a réitéré l'importance d'un travail d'équipe pour obtenir des résultats de santé positifs.
Mme Samantha Moitt, nutritionniste en chef au ministère de la Santé, du Bien-être, de l'Environnement et des Affaires de la fonction publique d'Antigua-et-Barbuda, a souligné qu'il était crucial d'avoir « la volonté politique et de travailler avec les différentes parties prenantes dès le départ pour consolider l'élaboration des politiques ».
Capitalisant sur la dynamique de ce webinaire, un atelier régional sur l'élimination des graisses trans produites industriellement et les objectifs de réduction du sel se tiendra la semaine prochaine, du 27 au 29 mai 2026, au bureau de coordination du programme sous-régional de la Caraïbe de l'Organisation panaméricaine de la santé à la Barbade. Cet événement fera progresser la collaboration régionale vers des systèmes alimentaires plus sains et une protection accrue des populations caribéennes contre les MNT liées à l'alimentation.
Sheena Warner Edwards
