Discours du Dr Didacus Jules au Symposium 2026 sur la jeunesse et les femmes dans l'agriculture

Allocution officielle du Directeur général de l’OECO

1. Ouverture : Où nous en sommes

Il est particulièrement approprié que nous nous réunissions à la Grenade.

C'est sur cette terre qu'a grandi T. A. Marryshow, qui affirmait avec force que la Caraïbe doit être caribéenne, et que nous ne saurions être gouvernés par l'imagination des autres. Près d'un siècle plus tard, nous nous rassemblons sur sa terre natale pour exprimer une conviction très similaire : ce que nous mangeons, ceux qui le cultivent et ceux qui en tirent profit doivent, eux aussi, être caribéens.

Je souhaite commencer par souligner ce que je constate dans cette salle. Plus d'une centaine de jeunes, de femmes et de personnes en situation de handicap issus de la seule Grenade ont manifesté leur intérêt pour ce symposium. À cela s'ajoutent les délégations venues de l'ensemble de nos États membres. C'est un signal extraordinaire. Lorsque plus d'une centaine de personnes choisissent spontanément de consacrer trois jours à échanger sur l'agriculture, la question de savoir si notre jeunesse s'intéresse au travail de la terre trouve sa réponse : elle n'attendait simplement qu'on le lui demande.

2. L'urgence : Pourquoi maintenant ?

Quelle est l'urgence fondamentale qui anime cette initiative ?

Nous traversons une période d'entropie accélérée. L'ordre mondial dans lequel nos petits États ont appris à évoluer se déstructure plus vite qu'il ne se reconstruit. Les règles du commerce international sont réécrites de manière unilatérale. Les tarifs douaniers sont utilisés comme des instruments de coercition. L'aide au développement est réduite, réorientée ou conditionnée à des exigences sans lien avec le développement. Les coûts de transport maritime et les primes d'assurance pour nos petits États insulaires augmentent à chaque saison cyclonique. Et les institutions multilatérales sur lesquelles nous nous appuyions pour garantir l'équité subissent elles-mêmes de fortes pressions.

En physique, l'entropie désigne la tendance de tout système à évoluer vers le désordre, à moins qu'on ne lui injecte délibérément de l'énergie. C'est la description exacte du moment que nous vivons. Cela signifie que notre sécurité alimentaire ne pourra se maintenir par la seule inertie : elle doit être activement bâtie.

Mesurons notre vulnérabilité. Notre région importe l'écrasante majorité de sa consommation alimentaire, pour un coût annuel de 658 millions de dollars US, un capital qui quitte la région sans jamais y revenir. Chaque dollar de cette facture d'importation constitue un facteur de fragilité. C'est un dollar que nous ne pouvons pas investir dans nos écoles. C'est un dollar qui offre à un tiers un moyen de pression sur l'alimentation de nos enfants.

La Grenade sait mieux que quiconque ce qu'un événement isolé peut provoquer. L'ouragan Ivan a ravagé les cultures de noix de muscade. L'ouragan Beryl a dévasté Carriacou et Petite Martinique. Par deux fois, vous avez dû reconstruire un secteur à partir de zéro, et vous en connaissez la réalité concrète : un muscadier demande près d'une décennie pour produire ses premiers fruits. Replanter constitue donc un acte de foi envers une génération qui récoltera ce que vous n'aurez peut-être pas l'occasion de voir de votre vivant.

Voilà le cadre lucide de ce symposium. Nous ne sommes pas réunis aujourd'hui parce que l'agriculture serait une simple idée intéressante pour les jeunes. Nous sommes ici parce que, dans un monde fragmenté, la capacité à se nourrir soi-même est l'expression la plus concrète de la souveraineté pour un petit État. Et nous sommes ici parce que l'âge moyen de nos agriculteurs nous indique que cette capacité risque de disparaître à la prochaine génération si nous n'agissons pas.

3. Hommage : L'engagement des gouvernements

Face à ce constat, je souhaite saluer nos gouvernements, en précisant les raisons de cette reconnaissance.

En octobre 2024, lors d'une réunion extraordinaire du Conseil des ministres de l'Agriculture tenue à Saint-Vincent-et-les Grenadines, les ministres ont pris une décision en apparence administrative, mais profondément structurante : intégrer les femmes au programme destiné aux jeunes dans l'agriculture, en observant que les obstacles rencontrés sont sensiblement identiques (l'accès à la terre, le financement, la reconnaissance et une place à la table des décisions). Cette décision explique pourquoi ce symposium rassemble la jeunesse et les femmes, et cela méritait d'être rappelé. Par la suite, de leur propre initiative, les organisations de personnes en situation de handicap se sont mobilisées, démontrant pleinement leur capacité et leur droit d'être des acteurs à part entière de ce projet.

En mai 2025 au Costa Rica, une démarche plus rare s'est produite. Les ministres de l'Agriculture se sont installés pour écouter des présentations réalisées directement par de jeunes agriculteurs. Il ne s'agissait pas d'une simple consultation : nos jeunes ont présenté une feuille de route à leurs propres ministres, et ces derniers l'ont accueillie favorablement. Travaillant dans la gouvernance régionale depuis de nombreuses années, je sais que cette inversion de l'ordre établi n'est pas courante. Les ministres présents dans cette salle méritent d'être salués pour avoir permis cet échange.

Au gouvernement et au peuple de la Grenade : merci de nous accueillir et merci pour la qualité de votre préparation. À nos partenaires de l'IICA, dont la collaboration a rendu possible la rencontre au Costa Rica, ainsi qu'au programme du 11e FED RIGHT financé par l'Union européenne, qui a pris en charge une grande partie de ces travaux : nous vous exprimons notre sincère gratitude.

4. Redevabilité : Les promesses faites et les avancées réalisées

Cependant, des félicitations sans redevabilité ne seraient que de la flatterie, et vous n'êtes pas venus pour cela.

Laissez-moi donc vous rendre compte de l'avancement de votre propre feuille de route.

Vous avez demandé à découvrir comment l'agriculture est pratiquée ailleurs. Depuis la rencontre du Costa Rica, nous avons organisé en juillet 2025 à Sainte-Lucie l'atelier sur l'agriculture intelligente face au climat et l'entrepreneuriat durable, abordant l'intelligence artificielle, les données agricoles, l'usage des drones, la petite mécanisation, la gestion des sols et de l'eau, ainsi que la planification d'affaires et la culture financière. En octobre 2025, dans le cadre du partenariat UE-CAN, nous avons conduit une délégation en Espagne afin d'étudier les modèles coopératifs et d'économie sociale dans les secteurs agroalimentaire et halieutique.

Voici les retombées de ces initiatives, et je souhaite que chaque ministre présent retienne ce point :

M. Kevon Vidal, jeune agriculteur de la Dominique, a exporté sa production à d'autres jeunes agriculteurs à Montserrat. Non pas par l'intermédiaire d'une agence, mais grâce aux liens tissés lors d'une visite d'étude.

De même, Mme Melinda Robinson, jeune agricultrice de notre région, a été réinvitée au Costa Rica pour travailler aux côtés d'un autre groupe d'exploitants.

Ces deux faits, bien que modestes, constituent des indicateurs concrets de ce qui est possible. Ils nous prouvent que lorsque nous réunissons nos jeunes dans un même espace, ils ne se contentent pas de créer du réseau : ils commercent. Ils ont développé du commerce intra-régional à partir d'une visite d'étude. C'est l'Union économique de l'OECO qui fonctionne concrètement là où elle compte le plus : entre deux jeunes qui décident de faire des affaires ensemble.

Ce qui n'a pas encore progressé reste tout aussi important, et je ne le cacherai pas. L'accès à la terre demeure la plus exigeante de vos demandes. La question des taux d'intérêt au sein de nos institutions financières reste en grande partie non résolue. Le guichet d'information unique que vous avez demandé (rassemblant en un seul endroit les subventions, le foncier, les marchés et les conseils techniques) n'est pas encore construit. Ces chantiers restent en cours et nous devons les accélérer. Concernant la demande de bourses d'études agricoles, nous prévoyons d'y répondre rapidement, car nous rencontrerons l'IICA le mois prochain pour finaliser le programme de diplôme en agribusiness à l'intention des jeunes.

5. La feuille de route : Ce qui doit sortir de ce symposium à la Grenade

Faisons en sorte que ce symposium produise des résultats concrets allant au-delà des intentions. Je vous demande quatre avancées précises :

  • Premièrement : Que le Forum agricole de l'OECO pour la jeunesse cesse d'être une simple proposition pour devenir une institution. Constituez-le ici, cette semaine, en lui attribuant des responsables, une structure et un mandat. La Commission et l'IICA lui apporteront leur soutien. Mais cette instance doit vous appartenir, sans quoi elle ne nous survivra pas.
  • Deuxièmement : Que le portail d'information soit mis en place, cogéré par la Commission de l'OECO et l'IICA, avec une date d'échéance validée avant votre départ de la Grenade.
  • Troisièmement : Que nos ministres repartent avec la question foncière au cœur de leurs priorités. L'accès aux terres domaniales doit se faire à des conditions transparentes, à des coûts accessibles pour un jeune agriculteur, et selon un statut de bail reconnu par les institutions bancaires comme garantie. Toutes nos autres interventions resteront limitées si un jeune ne dispose pas d'un terrain pour s'installer.
  • Quatrièmement : Que l'inclusion soit structurelle et non symbolique. Les personnes en situation de handicap se sont inscrites en nombre significatif à ce symposium. Concevez votre Forum, vos formations et vos instruments de financement de manière à ce qu'elles soient intégrées dès l'origine, et non en second lieu.

6. Conclusion

Permettez-moi de rappeler quelques éléments de contexte essentiels.

On ne surmonte l'entropie que par l'apport délibéré d'énergie. Un secteur ne se renouvelle pas de lui-même : il est renouvelé par les femmes et les hommes qui font le choix d'y consacrer leur activité. Une région ne garantit pas sa sécurité alimentaire par décret : elle la construit ferme par ferme, coopérative par coopérative, et grâce à chaque jeune femme ou chaque entrepreneur en situation de handicap portant un projet d'entreprise.

La génération qui a planté des muscadiers après le passage de l'ouragan Ivan savait qu'elle devrait attendre des années avant la première récolte. Elle a planté malgré tout, parce que l'alternative consistait à laisser des collines dénudées à ses enfants.

Cette génération, c'est vous aujourd'hui. La terre reste la même. L'urgence est plus grande. Et la véritable différence réside dans le fait qu'aujourd'hui, on ne plante plus à votre place : c'est vous qui plantez, et vous êtes présents là où les décisions sont prises.

Semez avec soin. Nous serons à vos côtés pour la récolte.

Je vous remercie.


 

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L'Organisation des États de la Caraïbe Orientale (OECO) est une organisation internationale dédiée à l'harmonisation et l'intégration économique, la protection des droits de l'homme et juridiques, et l'encouragement de la bonne gouvernance dans les pays indépendants et non indépendants dans la Caraïbe orientale. L'OECO est née le 18 Juin 1981, lorsque sept pays de la Caraïbe orientale ont signé un traité acceptant de coopérer entre eux, tout en favorisant l'unité et la solidarité entre ses membres. Le traité est connu comme le Traité de Basseterre, ainsi nommé en l'honneur de la ville capitale de Saint-Kitts-et-Nevis où il a été signé. Aujourd'hui l’OECO, compte douze membres, répartis dans la Caraïbe orientale comprenant Antigua-et-Barbuda, la Dominique, Grenade, Montserrat, Saint-Kitts-et-Nevis, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, les Îles Vierges Britanniques, Anguilla, la Martinique, la Guadeloupe et Saint-Martin.

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